Blogs, vous avez dit « blogs » ?

Dossier réalisé par Etienne Candel et Valérie Jeanne-Perrier, novembre 2006

Les projections sémiotiques du social sur les réseaux, ou la question des métamorphoses médiatiques à l’œuvre.

Nous voudrions traiter, à travers ce dossier, de la question des tribulations de formes éditoriales sur les réseaux, comme révélatrices des transformations en cours dans les métiers de l’information et de la communication.

Nous souhaiterions traiter de cette question avec un point de vue, qui tenterait de se sortir de la logique émission-réception habituellement empruntée dans l’analyser des médias, pour identifier l’émergence d’un processus intermédiaire, non de médiation, mais plutôt de projection (marquage, dans les usages proposés d’un média et dans la pratique professionnelle de la portée symbolique et communicationnelle des formes médiatiques), processus émergent et façonné par le raccourcissement de la chaîne de production du contenu des médias et qui aurait pour caractéristique principale de penser ensemble et dans un temps raccourci, l’articulation du technique, du social, du sémiotique et de l’économique dans l’offre médiatique.  

Nous voudrions analyser les incidences de ce processus de projection dans les métiers de la communication, avec pour corollaire principal, la montée en puissance et en visibilité du pôle de la diffusion. Notre dossier insistera sur l’importance, pour les sciences de l’information et de la communication, d’une approche sémiotique pour comprendre les phénomènes de transformations en cours, transformations liées à cette pratique projective, en tentant de retracer le parcours de recherche, par une pratique d’écriture hybride, le mettant en récit.

  
Projection et écriture de flux
La projection, un processus de raccourcissement dans l’élaboration médiatique ?

 

Dans quelle mesure les blogs sont-ils symptomatiques d'un mouvement plus général de la transformation de la relation média-public et de l'émergence d'une écriture de flux, elle-même produit du tissage de modes d'énonciation variés et de la recherche, pour les entreprises médiatiques, de nouveaux modèles de diffusion et de rentabilité ? Il nous semble nécessaire d'observer un processus majeur dans le système des médias, celui de la projection. La projection peut être définie comme une sorte de réduction idéologique du social et de l'économique dans des formes sémiotiques condensées, éditorialisées, pour faire " média ".

 

A titre d'exemple, tout blog peut être considéré comme un indice : il est en effet le signe d'une activité scripturale en principe régulière, inscrite dans une temporalité propre au sujet, et généralement porteuse d'un point de vue sur le monde. Cette indicialité du blog peut encore être étendue, si l'on perçoit cette forme éditoriale dans sa dimension de phénomène du monde de l'information-communication.

 

La grande médiatisation des blogs, leur invention comme monde à travers le néologisme de " blogosphère ", sur le modèle de " médiasphère ", le succès de cette forme éditoriale incitent à s'interroger sur le statut symbolique de cette forme, et sur sa valeur emblématique. Il semble que les propriétés techniques de l'objet, ses grandes caractéristiques sémiotiques et son effet attendu dans le champ social de la communication soient traités sous le mode de la projection : les caractéristiques sémiotiques majeures de cette forme d'écriture et de lecture - son inscription temporelle, son organisation en " notes ", sa mise en écran par colonnes, les mises en forme du texte et sa gestion des signes passeurs - liées aux propriétés techniques des médias informatisés - labilité du texte à l'écran, stockage numérique des données, création de la page à partir de bases de données permettant un archivage efficace et une textualisation du contenu à la demande - font l'objet d'une traduction en termes sociaux.

 

Cette projection, interprétation d'une forme éditoriale comme indice d'une activité auctoriale, d'une transformation de la relation de communication et d'une époque marquée par une idéologie du progrès technique informatique permet de penser qu'un blog possède au moins trois fonctions primaires de communication :

  • une fonction phratique : le blog est d'abord reconnu comme forme de présence, d'existence au sein du média,
  • une fonction socio-communicationnelle : le blog est le témoin, et la raison supposée, d'un changement social des manières de communiquer,
  • une fonction emblématique, ou d'iconisation globale, qui est de portée méta-sémiotique : à cette écriture de flux correspondrait une société de vitesse, comportant une image instituante des rapports entre individus.

Ces trois fonctions sont hétérogènes et participent de niveaux de compréhension différents : la première relève du niveau strictement énonciatif, elle relève d'une discipline du dire. La seconde reflète le projet d'une transformation de l'économie des échanges discursifs. La troisième, qui domine les deux premières, est d'ordre idéologique, puisqu'elle est censée épuiser l'interprétation de la forme éditoriale du blog dans une compréhension générale d'un état de la société. Ces fonctions, ces niveaux, ne sont d'ailleurs pas le produit d'une analyse rigoureuse, mais relaient et organisent, plutôt, les conceptions circulant socialement sur la forme éditoriale du blog. C'est vers une analyse de ces projections réciproques entre sémiotique et social que nous orienterons ce dossier de portail.

 

Il est aussi possible de prolonger cette analyse de la projection en l'illustrant par un détour par les outils de l'écriture, en amont de la création des textes sur l'internet. Les sites, notamment de blogs, met en évidence une recomposition des rôles liés à la chaîne de l'édition, revisitée par ces " architextes ", outils qui organisent les conditions de possibilités des écrits sur les réseaux. Ces architextes incarnent eux-même une certaine forme de la projection sémiotique du social et favorisent un type d'expression, celle de la production d'une écriture de flux. Ces analyses sont notamment menées dans une série de publications récentes. [Voir et lire…]

 

 - Communication et langages, n° 146, décembre 2005, Tout peut-il être média ? L’écrit sous contrainte, pp. 71-81.

- Réseaux, n°137, 2006, Autopublications.

- Quaderni, n° 60, Swaper la publication, pp. 35-49.

Dernière mise à jour : ( 17-12-2006 )